Farang Farang

Qu’il est dur de retomber sur terre après avoir visité le Myanmar. Du côté thaïlandais du pont de l’amitié – ouvert tout récemment aux touristes – je retrouve des comportements humains presque oubliés. Il y a des gens énervés, fermés, froids ou sans égards. Aussi étrange que cela puisse paraître pour ceux qui ont déjà eu la chance de voyager en Thaïlande, il y a un vrai contraste avec le Myanmar et il faut admettre que l’on s’habitue très vite au calme et à l’amabilité. La fin de mon trajet pour quitter ce pays m’a fait réaliser que je ne le saisirai probablement jamais complètement. Pour décrire l’honnêteté des birmans, je raconte, désormais, ce que j’ai vu juste avant de partir : Dans la banque où je change mes derniers milliers de kyats – moins de dix dollars – un policier s’affaire à remplir deux sacs plastiques avec de grosses liasses de billets. Même si les coupures du pays sont petites, il y en a probablement pour quelques milliers de dollars, soit plusieurs années de salaire moyen. Une fois les sacs pleins, l’agent les remets à deux jeunes hommes en scooter qui se chargent du transport de fond. Je reste bouche bée et n’en revient pas encore.

Trente heures de bus plus tard aux travers des montagnes birmanes sur cette route à sens unique alternant chaque jour, puis sur les superbes autoroutes thaïlandaises, je débarque à Chiang Maie en pleine folie de fin de semaine. Les touristes, probablement effrayés par la situation pré-élection quelques peu troublées à Bangkok, ont fuis en plus grand nombre que d’habitude vers cette petite ville du centre Nord. Je me réjouis bien sûr de retrouver de petits cafés et restaurants charmants à la décoration soignée, aux tables hautes et menus en papier glacé, agrémenté de Wifi à haut débit. Toutefois, j’ai vraiment du mal à supporter ce raz-de-marée de touristes de divers genres : retraités fortunés, vacanciers stressés, ou bobos et pseudo-hippies mangeant des burgers… Au fait, les signes les plus flagrants m’indiquant que je suis de retour à la civilisation – enfin, à l’économie globalisée – sont la présence des grandes chaînes de restauration rapide, tel que la double-arche jaune sur fond rouge. Bref, je fuis un peu le tumulte et me cache dans un sympathique café juste à l’extérieur des anciennes murailles de la ville.

Trek vers Nan avec SeviAprès quelques jours dans ce fourmillement humain, j’ouvre une carte de la Thaïlande pour y trouver des endroits hors des circuits habituels pour partir marcher dans la nature. Le lendemain, je saute dans un bus local, à la grande surprise du contrôleur, pour Nan. Cette paisible bourgade située dans les collines au Nord-Est du pays est connue des touristes thaïlandais pour ses temples charmants et son calme. C’est aussi ma base pour partir deux jours en trek avec Sevi, un suisse-allemand croisé au hasard de la seule agence. Puis, après un arrêt quelques jours à Chiang Raie, je me dirige à Tha Ton au Nord-Ouest d’où je visite, à nouveau avec Lara, la région du Doi Mae Salong. Ce bout de Thaïlande bordant le Myanmar présente de magnifiques collines couvertes de cerisiers (dont on a malheureusement raté la floraison pour quelques jours), de bambous et de thé, le tout surplombant les plantations de courges et les rizières verdoyantes dans les plaines. Pour quelques heures nous nous promenons en Chine. Cette région fût en effet, à la fin des années quarante, le point de retraite d’une poignée de divisions rebelles de l’armée nationaliste chinoise refusant l’autorité du nouveau régime communiste. Trente ans plus tard, totalement coupé de la Chine, ils recevront du gouvernement thaïlandais la nationalité en échange d’un coup de main pour vaincre les communistes thaïlandais, ainsi que l’arrêt de la production d’opium en faveur du thé.

Trek near Tha TonLors de mes deux treks, je me balade au travers de forêts de graminées géantes – les bambous, un comble pour quelqu’un souffrant du rhume des foins. Dans la jungle, les locaux très habiles avec leur machette nous fabriquent couverts, tasses et casserole dans cet excellent matériaux pour toute sorte de construction de l’éventail à la maison. Les bambous doivent leur abondante présence à l’intervention humaine. Les collines furent déboisées par brulis pour la production locale de riz de montagne et d’autres céréales, puis avec la globalisation ces cultures furent laissées en grande partie à l’abandon, où cette plante envahissante a profité de prendre toute la place disponible. Aux environs des villages, les habitants des villages font désormais pousser extensivement des « cash crops » tel que le maïs servant pour la production animale chinoise. Et, au vue l’augmentation de la demande en caoutchouc, les nouvelles plantations d’évea remplacent petit à petit le bois de teak. Durant les treks, je loge chez l’habitant, chez qui j’ai fait de belles et authentiques rencontres avec des thaïlandais très ouverts et fort accueillants.

Au gré des marchés thaïlandais, je découvre une palette encore plus large de nourriture étrange. Premier constat, les thaïlandais mangent tout : poumons de poulets, crapeaux entiers, blattes germaniques, sang coagulé, chauve-souris, tout passe à la casserole ou pas… Sur sur recommandation de locaux, je goûte le whisky de riz agrémenté de racine, de la viande crue épicée et assaisonnée – qui n’est pas sans rappeler nos succulents tartares, sauf que la viande est coupée ici en plus larges cubes – des pâtes de poulets à la vapeur, de petits grillons fris et des vers blancs grillés. Je dois avouer que ces insectes sont même très bons surtout légèrement salés et accompagnés de quelques herbes aromatiques. Comme j’aime l’expliquer, l’entomophagie – la consommation humaine d’insectes – pourrait régler les problèmes alimentaires de l’humanité. En effet, grâce à leur fort taux de conversion méthabolique, ceux-ci nécessitent bien moins d’apport de nourriture pour la synthèse de protéine – vingt fois moins que du boeuf[1] – avec pratiquement aucun apport d’eau, puisque ils la puisent de leur nourriture et une place quasiment nulle. De plus, ceux-ci se reproduisent bien plus rapidement que les autres animaux tout en émettant très peu de gaz à effet de serre. Les insectes, en plus de le forte teneur en protéine (jusqu’à 70% de leur poids), constituent un apport complet de micronutriments comprenant tous les acides aminés essentiels, ainsi que du fer, du calcium et diverses vitamines. L’Europe a du reste démarré récemment le projet de recherche PROteINSECT pour l’utilisation de protéines d’insectes dans l’alimentation animale et humaine.[2] Dans quelques années, il sera peut-être normal de manger des aliments à base d’insectes même sur le vieux continent, un des seuls à ne pas (plus?) en consommer. Au fait, si vous ne pouvez plus attendre, Exo, une Kickstarter récente, vient de lever cinquante milles dollars (soit plus du double de leur but initial) pour fabriquer une barre protéinée à base de farine de criquet.

Bureaucratie oblige, ma traversée par la voie terrestre vers la Thaïlande ne m’a permis d’obtenir qu’un visa de quinze jours, je suis donc forcé durant mon séjour de faire une petite ronde de visa. Le plus simple au Nord du pays est de retourner au Myanmar. Je me réjouis de retourner dans cet eldorado, dans cet endroit unique d’authenticité… mais après avoir passé les formalités d’entrée, je déchante immédiatement. Lorsque je refuse les tours organisés pour visiter la ville, on me propose des filles. Je me rend compte que Tachilek est une ville qui ferait froid dans dos aux plus fervent catholiques : luxure, arrivisme, orgueil… On y trouve un large marché en duty free d’habits, d’électronique, d’alcool et de tabas, ainsi qu’une dizaine de casinos et des maisons closes espérant détourner le tourisme du sexe thaïlandais. Ici les kyats ne sont pas acceptés, cette ville vit par et pour sa voisine la Thaïlande. Ma conclusion, ne perdez pas votre temps à visiter cette ville pour voir un aperçu du Myanmar, rien n’est plus différent du reste du pays que ce petit coin de perdition.

Je profite également de mon séjour au Nord pour faire un tour au Phu Chi Fa – littéralement, Le Rocher qui Pointe le Ciel. Après un joli coucher de soleil et de bonnes rigolades avec un groupe de dentistes thaïlandais venant s’occuper des populations tribales dans les villages avoisinants, je passe la nuit à la belle étoile. Le matin, au sommet de ce fameux rocher thaïlandais, j’observe le retour de l’astre lumineux au-dessus du Laos. Dans l’écume de la brume matinale pointent quelques cîmes rocheuses. L’horizon est fendu en deux, en bas le gris des nuages et au-dessus un dégradé incroyable du rouge au jaune continuant jusqu’au bleu sombre dans le ciel. La région au pied du rocher, jusqu’au Mékong plus à l’Est, appartenait à la Thaïlande qui l’a cédée à l’empire colonial français; selon les versions, sur menace d’une invasion ou par un simple échange de bon procédé. J’ignore toujours les intérêts stratégiques de ce petit bout de terres.

Que conclure de ce passage en Thaïlande ? J’ai volontairement évité au mieux les coins habituellement visités en Thaïlande par les occidentaux, mais si vous voulez avoir un aperçu édulcoré de l’Asie pour commencer à y voyager, je la recommande volontiers. Vous y trouverez facilement tout le confort occidental dans une ambiance asiatique et quelques écarts hors des sentiers battus vous feront voir un côté encore plus humain et chaleureux des thaïlandais. La modernité rapproche les thaïlandais de notre culture, mais ils gardent, en général, leur plus grand sourire et seront ravis de vous aider peu importe où que vous soyez.

 [1] Capinera, John L. (2004). Encyclopedia of Entomology. Kluwer Academic Publishers. ISBN 0-7923-8670-1.
 [2] Cordis Europa

Plus sur l’entomophagie : Edible insects Future prospects for food and feed security from the FAO Food and Agriculture Organization of the United Nations (2013).

NB : Si vous vous êtes curieux et observateur, vous vous demandez déjà d’où viennent les photos de plats thaïlandais. Et bien, le jour avant mon départ de Thaïlande pour le Laos, j’ai partagé une journée imprévue de cours de cuisine avec la despotique et énergique Tik, un petit bout de femme d’une soixantaine d’année, qui nous en a fait voir de toutes les couleurs…

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